The Brutalist
Attention spoilers potentiels
The Brutalist ou la brutalité de l’envers de la liberté
The Brutalist : le point de vue du réalisateur Brady Corbet sur la religion, le capitalisme, la famille et la sexualité, mais aussi sur la rémanence des traumatismes (ici, les camps de concentration) et sur la création (ici, l’architecture).
Cette recension s’adresse tout d’abord aux gens qui ont vu le film, dans l’intention de partager cette expérience.
La religion
La religion, notamment juive, mais aussi chrétienne, est présente tout au long du film. Brady Corbet semble nous dire au début qu’elle est essentielle, qu’elle permet de trouver des personnes « compatibles » quand nous sommes dans un environnement inconnu (si nous avons la chance qu’elle soit déjà implantée sur les lieux). Un peu plus loin, le réalisateur semble prendre de la distance lors d’un repas en famille, mais finalement pas tant que cela. Dans The Brutalist, les Juifs sont tolérés par les chrétiens tout en subissant des stigmatisations, notamment physiques. À l’instar de la femme du cousin Attila qui complote contre László et lui conseille de se faire refaire le nez, le film montre la superficialité d’une société qui vous accepte si vous vous soumettez – à l’image d’Attila, intégré au prix d’un changement de nom et de religion.
Le fils du très riche industriel Harrison Van Buren, Harry, profite de cette société chrétienne pour laisser s’exprimer un paquet de saloperies tout au long de l’histoire. Le film n’oublie pas de dépeindre les chrétiens comme étant ouvertement racistes ; le réalisateur ne semble pas beaucoup aimer cette religion.
Le capitalisme
J’ai cru comprendre que Brady Corbet n’aime pas beaucoup les capitalistes non plus (peut-être parce que les vices des uns sont soupçonnés d’être les fils de l’autre), qu’il décrit comme profondément cyniques. Il y a d’abord la première expérience d’entreprise racontée par Attila, suivie de sa fausse humilité face à sa « réussite ». Puis vient Harry Van Buren, le fils, qui, sûr de sa puissance (en réalité celle de son père), essaie de monnayer une bibliothèque, affichant sa stupidité quand László lui fait un devis qui semble extravagant mais qu’Harry accepte. Vient ensuite l’arrivée du père, raciste et violent. Que dire des industriels qui exploitent la misère sur le port en confiant des tâches dangereuses à des humains qui ne peuvent qu’accepter pour survivre ?
Le père, Harrison Van Buren, riche industriel, flaire le bon coup et fait preuve de « charme » quand il s’aperçoit du potentiel de l’ouvrier (László) qu’il a humilié précédemment. Le même Van Buren raconte avec suffisance le cynisme dont il a fait preuve avec ses propres grands-parents, se dévoilant ainsi à László, qui, du coup, devrait savoir à quoi s’en tenir. Mais comment être réaliste quand vous êtes extrait brutalement de la misère et que vous vous retrouvez au centre de l’attention, au milieu d’un luxe oublié, voire inconnu ? Le capitalisme vous prévient en vous aveuglant : quelle chance avons-nous ?
N’oublions pas la duplicité quand il s’agit d’argent : Harrison Van Buren fait croire qu’il est au-dessus des contingences capitalistes en se faisant passer pour un intellectuel cultivé (un masque rapidement mis à jour par Erzsébet dans la voiture qui les emmène à la grande ville). Ce cynisme est aussi souligné par le réalisateur, qui fait disparaître de la bibliothèque conçue par László tous les livres – pourtant des « premières éditions » –, un dépouillement moqué par cet arriviste d’Attila, qui démontre là un réalisme surprenant.
Histoires de familles
László retrouve le cousin de sa femme, marié et intégré à Philadelphie. D’abord avenant et généreux, mais sans excès, celui-ci va vite montrer sa soumission aux codes sociaux locaux et surtout à sa femme, sans laisser une chance à László qui, réaliste, n’essaie même pas de s’expliquer. On croise ensuite un Gordon protecteur et son fils qui, à mon avis, mériteraient un film à eux seuls.
La famille Van Buren, elle, s’organise autour de la mère mourante, objet de toutes les attentions de son fils et de ses jumeaux. Le fils n’hésite pas à jouir de la puissance de son père comme si c’était lui qui était désormais responsable de tout (un clin d’œil aux chefs d’entreprises qui se sont « faits tout seuls » en nous faisant croire qu’ils sont partis de rien) ; il n’hésite pas non plus à dénigrer son père en public avec l’accord tacite de celui-ci, qui ne le reprend pas. L’un des jumeaux est décrit comme cynique et prétentieux, tandis que la fille, Maggie, est généreuse et gentille. Le couple d’avocats, à l’instar de Gordon et de son fils, est étrangement dépeint comme honnête et serviable. Un hommage subtil à la justice ? Enfin, il y a Erzsébet et Zsófia, sa nièce, qu’elle a protégée malgré les entraves que cela causait. Corbet nous propose donc trois types de familles dans ce film : 1) la famille créée de toutes pièces pour s’intégrer, 2) la famille comme une entreprise et 3) la famille choisie.
Inceste, impuissance, viol, pulsions et amour
Une des premières scènes du film est celle des prostituées : le sexe tarifé qui ne mène à rien. Vient ensuite la suggestion d’inceste entre les jumeaux derrière la porte du manoir. Attila est prêt à céder sa femme pour la frime. On trouve de la sensualité dans les clubs de jazz, puis un cinéma porno comme refuge après une nuit de débauche. Le film montre la difficulté des rapports fantasmés face à la réalité, à l’image de la branlette prodiguée par Erzsébet à László juste après leurs retrouvailles. La sensualité et la fidélité se retrouvent lors d’une fête en Italie, dans les carrières d’un marbre de Carrare séculaire.
Puis, le viol. Le viol qui, pour moi, fait basculer le film. Un film qui bascule jusqu’à atteindre son acmé dans la scène d’amour entre Erzsébet et László : le dur chemin du viol à l’amour. Un shoot d’héroïne administré à sa femme pour calmer ses douleurs : la drogue devient alors un miracle permettant l’amour et la révélation, cette même drogue qui avait pourtant été présentée comme une déchéance qu’il fallait arrêter (selon Gordon). Mais je n’oublie pas la suggestion du viol de la « fragile » nièce par Harry, le fils d’Harrison. Je n’oublie pas non plus l’autre suggestion du rapport incestueux entre Harry et Harrison, leurs prénoms résonnant cruellement.
Le trauma et la vengeance architecturale
J’ai aimé ce film. Il montre la douleur que peut éprouver une personne qui a subi un trauma. C’est une double peine : dans ce film, László a subi les camps de concentration et, en écho lointain, le viol d’un capitaliste sans scrupules. C’est même une triple peine : son nez, personnifiant sa judéité, le fait tomber dans la déchéance de la drogue, avant que celle-ci ne devienne l’instrument de sa rédemption (je regrette d’ailleurs d’avoir oublié de noter la scène où il se casse le nez, point de départ du fil rouge du film : l’héroïne).
Le film montre aussi que l’intelligence n’évite pas la misère et qu’elle ne peut pas grand-chose face à la duplicité du capitalisme. Mais, dans cette histoire, l’intelligence et la patience de László lui permettront de s’en venger : le centre communautaire en hommage à la mère d’Harrison deviendra, à l’insu de celui-ci, un écho des camps de concentration, plus précisément des camps où László et Erzsébet ont été internés. Cette décision de László semble suggérée lors de la scène où il envisage de réfléchir à l’assemblage de poutres et de verrières. En passant, le réalisateur nous montre que, lors de coupes budgétaires, c’est la culture qui saute en premier avec la suppression de la bibliothèque : le capitalisme n’a pas besoin de gens cultivés, mais de gens forts et croyants.
Mais revenons au centre communautaire voulu par Harrison et soutenu par la société chrétienne locale, transformé en métaphore des camps par la vengeance d’un architecte. Harrison ignorera sans doute la vraie raison d’être du complexe et de ses labyrinthes, métaphores des sentiments complexes qui permettent à l’amour de se retrouver (la symbolique de l’eau recueillie dans les fondations ?).
Ce film est plein de non-dits, de suggestions et de pistes qui peuvent être agaçantes, mais qui sont du ressort du réalisateur et de ses choix créatifs – un peu comme les suggestions de transformation des tracés du centre communautaire par un architecte sans talent, piloté par un fils somme toute bestial et ignare, avec l’assentiment d’un père beaucoup plus près de son capital qu’il ne veut le faire paraître.
La scène révélatrice
Pour moi, il y a la scène du viol qui, comme je l’ai dit plus haut, fait basculer le film jusqu’à son acmé, la scène d’amour. Mais la scène la plus cruciale (de croix ? Non, je ne vais pas dire « cruciale »), la scène la plus révélatrice du film est celle de la cuisine. Une cuisine étroite et haute. Zsófia parle pour la première fois, et elle dit quoi ? Que son mari, un Juif présenté comme très pratiquant, et elle vont faire leur Aliyah en Israël, et qu’elle est enceinte. László, lui, annonce qu’Harrison l’a recontacté pour finir le projet. Religion : l’Aliyah. Capitalisme : la construction. Famille : ils sont réunis autour d’un repas. Sexualité : l’enfant annoncé.
Quant à l’étrangeté de la scène finale, elle montre un dénouement où la nièce silencieuse est devenue une présentatrice de premier plan, où les sombres desseins de László sont oubliés en même temps que la drogue et qu’Erzsébet, son amour. Et cela se passe dans une ville baignée d’eau et à l’architecture improbable, une ville qui s’enfonce inexorablement (Venise ?) ; une de celles où le capitalisme pourrait s’être révélé comme le successeur du paternalisme.
The Brutalist, ou la brutalité de l’envers de la liberté.
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