Je pisse la rage, je suis en colère, je ne me repose pas, je vitupère contre toutes et tous. Mes mots explosent, ravagent, détruisent, mes mots sont des grenades de rage, de colère, de haine et de frustrations. Mais dans le fond, je suis comme beaucoup, triste et seul, et je vous aime, et j’ai faim d’amour, de réparation, de cicatrisation. Je suis la sorcière de Kirikou. Mais le monde est plein de pourriture, de cette pourriture qui paradoxalement génère la vie. Je ne peux imaginer une vie sans combat. Qu’est-ce que la paix sans combat ?
Nous avons tous des besoins et notamment des besoins essentiels : respirer, boire, manger, dormir, et ces besoins devraient être à la portée de tous, immédiatement et sans concession. Mais voilà, certains, de plus en plus nombreux, vivent dans des milieux où l’air est vicié, l’eau polluée, la nourriture pesticide, et dans la peur. Moi, nous, ici, nous n’avons encore que peu de ces problèmes, mais ne nous leurrons pas, ils arrivent. Ce qui fait notre vie quotidienne est ce qui fait que d’autres ne peuvent pas combler leurs besoins essentiels. Et parfois j’en souffre, parfois de plus en plus souvent, et je pense, j’espère ne pas être le seul. Je voudrais pouvoir rejeter tout ce qui fait souffrir les autres, mais j’ai l’impression qu’il faudrait se couper du monde, aller vivre dans une grotte ou dans une de ces fermes autonomes qui commencent à fleurir dans notre société.
Le combat vers la paix est là, et il ne cessera jamais.
Nous avons effectivement besoin de respirer, boire, manger et dormir, mais nous ne sommes pas que cela. Nous ne sommes pas que des éléments isolés, nous avons besoin aussi de contact, d’amour, d’échange, sans oublier d’accueillir des certitudes, des habitudes, des expériences. Donc non, je ne pourrai pas aller habiter dans une grotte, je ne pourrai ni vivre seul, ni isolé, et je le pense, peu le peuvent. Il n’est ni simple, ni facile de tout quitter, même pour aller chercher la paix et/ou l’amour ailleurs. Nous savons de quoi est faite la nature humaine, non pas qu’elle soit bonne ou mauvaise, mais les frictions dues aux frustrations peuvent dégénérer partout, même dans les zones les plus accueillantes. Nous savons, plus ou moins inconsciemment, que même dans les endroits les plus reculés, il y aura des problèmes, ils seront naturels, techniques ou même humains. Alors à quoi bon ? À quoi bon ? À quoi bon ? Mais bordel, c’est de la survie de nos semblables qu’il s’agit. Nos habitudes, nos certitudes, nos amis, nos familles valent-elles que des gens souffrent ?
Oui, je sais, ce n’est pas ça qui tue.
Ce qui tue, c’est notre soi-disant confort, fait de nos produits numériques, nos voitures, nos énergies, nos technologies. Ces mêmes produits numériques qui insidieusement nous isolent et nous liguent les uns contre les autres. Nos voitures, nos véhicules dont la principale fonction est de nous conduire sur nos lieux de travail, se déplacent avec de l’énergie dont l’extraction intensive, industrielle détruit notre environnement, et nous, les humains, en serons les premières victimes. La nature, elle, nous survivra. Devons nous rester isolé derriere nos écrans? Imaginez, par exemple, des soirées contes où nous entendrions, serrés les uns contre les autres, des histoires de la bouche d’un ami, d’un voisin ou d’un inconnu venu d’ailleurs. Difficile de retrouver cette innocence quand nous sommes gavés d’histoires terribles qui n’ont pour but que de nous vendre une vie commercialisée par des industriels du rêve.
Oui, certes, les histoires, nos histoires seraient peut-être moins parfaites, certes peut-être, mais elles seraient humaines, nôtres, pas juste commerciales. Mais bordel, pensez-y, vous pourriez aussi, à votre tour, raconter la vôtre ! La première serait sans doute maladroite, mais avec le temps, vous vous amélioreriez. Vous apprendriez à reconnaître votre vie, à revivre, à avoir du vécu, à chercher de la matière, et non pas juste parler des histoires factices que vous avez vues sur un écran, comme des millions d’autres.
Je ne suis pas naïf, je parle de la société dans laquelle je vis, où la misère et les guerres ne sont pas, encore, notre seul quotidien. Oui, nonobstant, ici aussi il existe plein de raisons de tout quitter, mais il existe de bonnes raisons de rester : la principale est d’essayer de faire en sorte que, justement, la misère et les guerres ne nous envahissent pas, et pour ce faire nous devons tendre vers l’amélioration de nos quotidiens, de ne plus le subir en étant acteur de notre vie, acteur au sens d’agir. Il est essentiel de faire corps et de nous aider les uns les autres à mieux vivre, et ceci sans que notre bien-être fasse souffrir un autre ailleurs. Sortir de la machine, ne plus être juste un rouage qui ignore ce que font les autres, nous devons apprendre ensemble à diminuer notre consommation, sans oublier de vivre en nous, en conscience et avec la nature, ne plus lutter contre elle, elle est notre meilleur alliée. Certains choix faits, par paresse, par faiblesse, voire par ignorance, il y a longtemps, nous menent dans une impasse technologique. Tôt ou tard, si nous continuons dans cette voie technique, nous rendrons notre planète invivable pour nous. Ne nous leurrons pas ; même si un jour nous trouvons une autre planète et que nous soyons capable d’y aller, beaucoup devront apprendre à survivre ici.
Avons-nous réellement besoin d’aller travailler dans des endroits anxiogènes pour produire des choses, bien trop souvent inutiles et asservissantes ? J’entends les voix qui disent « évolutions, soins, qualité de vie », je réponds : où est l’évolution quand notre bonheur est acquis sur le malheur des autres ? Où sont nos guérisons quand on cache les effets secondaires des médicaments, quand un enfant naît avant terme, et qu’on en maintient d’autres en vie artificielle. Nous voulons effacer la souffrance, mais la souffrance est bien souvent le symbole de nos façons de vivre. Nous ne vivrons pas éternellement pour autant. Vivre mieux, vivre bien, c’est sans doute, juste, bien boire, manger, dormir, aimer, créer et éviter les soucis d’une vie de travail souvent minable. Alors oui, cela ne sera pas parfait, parfois nous souffrirons d’une nature qui pourra parfois sembler injuste… mais elle ne sera jamais pire qu’une vie dans une usine, dans un bureau ou dans une boutique de centre commercial.
Des centres commerciaux dont les vitrines de magasins sont emplies de mannequins qui nous ressemblent de plus en plus, à moins que ce soit nous qui leur ressemblions de plus en plus. De même que nous laissons des empreintes invisibles dans notre environnement comme les empreintes digitales, gaz carbonique, notre environnement de plus en plus synthétique nous envahit de plus en plus et nous absorbons donc des plastiques et autres résines chimiques. Il n’est donc pas étonnant que les frontières entre humains et machines soient de plus en plus poreuses. Certains revendiquent que nous humains ayons une conscience, une âme, quand je vois notre indifférence aux problèmes des autres, je m’interroge sur la qualité de cette conscience, de cette âme.
L’industrialisation nous a fait croire que les machines pouvaient nous remplacer, et petit à petit, j’ai l’impression que nous nous sommes mis à nous identifier à elles, à nous vider de nos émotions et à devenir les rouages de la société ; nous faisons souvent sans savoir pour qui, pourquoi. Nous nous résumions souvent à un ensemble restreint de tâches, que nous exécutions aveuglement. Nous produisons pour consommer, et nous consommons pour produire, c’est un cercle infernal. Les productions se déplacent au gré des besoins d’enrichissement d’une minorité, et les consommateurs suivent en masse. Les productions se sont déplacées dans une Asie pauvre à la main-d’œuvre pas chère, et ils sont devenus consommateurs, et la roue ne cessera de tourner, chaque fois que les pouvoirs en place se sentiront menacés ou qu’ils auront l’opportunité de l’augmenter.
Les classes dominantes ont, pour nous guider, permis l’éclosion de modèles, des modèles qui nous écrasent : artistes, sportifs, intellectuels. Souvent issus d’une classe moyenne, ils surjouent leur origine modeste, pour sembler proches de la masse. Ces modèles nous écrasent car nous ne pouvons plus rivaliser avec eux. Nous ne pouvons que les aimer car ils représentent ce que nous devrions être : des humains qui vivent, pas juste des machines qui produisent, se reposent et se détendent pour de nouveau mieux produire. Et prenons conscience que pour la plupart, nous ne faisons que copier médiocrement les loisirs des classes supérieures qui eux copient la vie des dominants.
Mais la réalité est que nous devrions pouvoir combler nos besoins essentiels par nous-mêmes, produire notre alimentation, construire nos abris et donner un goût à nos besoins en écoutant nos histoires, en faisant des corps à corps pour le plaisir de nous toucher et ne pas juste regarder ce que les industriels produisent pour nous. Il est de plus en plus nécessaire et essentiel de détruire tous les symboles de l’asservissement.
Oui, clairement, je prône un retour à une vie tribale, mais à des tribus 2.0, débarrassées de la chose qui nous pèse encore aujourd’hui : l’héritage. Car, oui, je considère qu’il y a parmi nous des personnes exceptionnelles, elles le sont dans des conditions spécifiques, leurs qualités ne sont pas éternelles et ne se transmettent pas forcément à leur progéniture.
Nous avons essayé de fuir la nature à cause des intempéries qui malmènent nos besoins. Nous avons essayé de la dominer, et pour ce faire, nous nous sommes mis sous le joug d’une minorité de nos semblables qui avaient, sans doute, en certaines circonstances, de meilleures qualités comme une meilleure vue, un meilleur odorat, un esprit de synthèse etc. Ces qualités étaient parfois génétiques et se transmettaient, et dans ces cas-là, très rapidement des hiérarchies se sont mises en place et ne se sont pas gênées pour soumettre les groupes. Avec le temps les besoins ont changé mais les hiérarchies sont souvent restées, il n’est pas si compliqué de rester en place quand les populations sont avant tout pacifiques et ne souhaitent que répondre à leurs besoins essentiels et élever leur progéniture. Certes, les soumissions humaines pouvaient sembler moins violentes que les intempéries d’une nature sauvage : sécheresses, inondations, gelées, mais elles sont beaucoup plus insidieuses. Nous nous retrouvons aujourd’hui en concurrence directe avec des machines dont nous avons permis la création avec le fruit de notre travail.
Nous avons essayé de fuir les famines, nous les avons juste écartées de nos yeux… et une minorité de plus en plus réduite a pris un pouvoir énorme sur nous. Et, finalement, nous ne sommes pas plus heureux. Passer des heures derrière un écran, voire même derrière un livre, vaut-il le plaisir de cueillir une fraise ? D’apprivoiser un cheval ? De regarder les étoiles ? Vivre les rêves d’un autre n’a d’intérêt que s’ils éveillent les vôtres, pas s’ils les écrasent.
Donc oui, on peut fuir et aller vivre ailleurs, mais le mieux n’est-il pas de vivre sur la terre qui nous a vu naître ? Mais pour le savoir, il faut être libre d’aller voir ailleurs, d’avoir vu les autres, d’avoir partagé avec eux des expériences, des contacts, de l’amour, et surtout d’avoir le choix de rester ou de rentrer. Il faut se battre pour notre humanité, pour notre nature, pour nos libertés, il faut se battre contre les bouffeurs d’étoiles.
Il faut savoir aimer et savoir être aimé.








